De l’importance d’être imparfait

(c) Megan Harper Nichols (non pas moi !)

18h30. Je me dépêche de monter les marches pour rejoindre l’atelier d’aquarelle. Depuis deux semaines je participe à ce cours, trouvé par hasard sur les internets. Un moment éprouvant mais qui redonne malgré tout un peu de normalité à mon quotidien.

Être assise à une table avec une dizaine de personnes qui ne connaissent rien à notre histoire est tour à tour un soulagement, puis une angoisse. J’ai l’impression de cacher un honteux secret. D’être en cavale. J’ai peur qu’on me découvre, qu’on lève le voile sur ma douleur. Alors je force le sourire. Je fais même sonner mon rire parfois et j’essaie d’être juste là.

“Ton fils est en âge de peindre?”

Cette question surprise au détour d’une conversation entre les deux femmes en face de moi finit de m’achever. Partie me cacher dans la pièce d’à côté, je verse ma larme en silence.

Le travail du jour, c’est de peindre le bouquet de fleurs au milieu de la table. Je le jauge, je ne sais pas par quel bout le prendre. Les voisins donnent doucement des coups de pinceau sur leur feuille. Je ne sais pas par où commencer. Je me rends compte que je ne sais pas reproduire la réalité sur du papier. En France, en Arts Plastiques, on n’apprend pas à peindre et à dessiner, voilà, je l’ai trouvée mon excuse !

Je m’y mets tant bien que mal.

De gros coups de pinceau, assemés à la grosse, sur ma feuille… Un gros hamas de couleurs informes. Un début d’anxiété commence à me gagner, la même peur que j’avais au collège quand je ne me sentais pas à la hauteur face à un problème de maths…

La première chose qui me vient à l’esprit, c’est “je n’arrive pas à peindre… et en plus j’ai perdu mon bébé !”

Le fait d’avoir mis ces deux phrases sur la même balance m’a totalement ébranlée. Je vois la fille en face, toute à son dessin beaucoup plus beau que moi, mère d’un petit garçon et une petite fille qui vit

Depuis quand la comparaison est-elle devenue si simpliste?
Se comparer, oui je le faisais tous les jours, avec instagram par exemple, où la vie heureuse s’étale en long, en large et en travers. Comme tout le monde, j’ai été attirée par ces belles photos en me disant que ma maison n’était pas aussi belle que la leur, que mes cheveux ne retombent pas aussi bien sur mes épaules. Mais je me reprenais vite en me rappelant qu’il y avait beaucoup, beaucoup de choses publiques qui étaient fausses, mal jouées comme dans un mauvais film et que ma vie, réelle elle, était plus belle que tout.
Mais se comparer sur des choses aussi basses, un talent qui fait défaut… je n’avais jamais senti autant la houle de l’échec. La perte de mon bébé m’a amenée sur des berges inconnues, une île déserte, marquée sur aucune carte, et dont je viens juste de fouler le sable.

C’était il y a trois jours. J’ai rejeté un oeil sur mon “oeuvre”. Certes, elle est assez moche. Pas esthétique ni photogénique pour un sou. Mais elle m’appartient. Elle est sortie de mes mains, de ma tête, de mes yeux. Elle est née toute seule, du mouvement de mes mains. Certes, j’aurais pu la rendre plus belle, arranger mon coup de pinceau, mettre moins d’eau ça et là, m’appliquer plus à faire ce foutu dégradé de couleur. Mais j’ai fait ce que j’ai pu. Comme lors d’un autre évènement bien connu…
J’espère pouvoir apprendre ça aux futurs petits frères et soeurs de Victor. Être fier de ce qu’on a fait. Malgré tout. On y a mis tout notre amour, toute notre persévérance, notre volonté, notre espoir. Voilà.